« Tout individu a droit à la liberté d'opinion et d'expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d'expression que ce soit. »
Article 19 de la Déclaration universelle des droits de l'homme.

Me revoici, chers amis, sur le blog Zavapt, à mêler les ingrédients les plus farfelus une nouvelle recette improbable. On remet le couvert pour faire suite à la recette Marronniers, grippe mexicaine, et complot qui date déjà de plus d'un an. Avec le recul, ce mélange de goûts contre nature a finalement donné un plat assez cohérent.

Cette année, un nouveau venu sur la toile a réussi un grand coup ; faire du bruit, du buzz, du ramdam. C’est Wikileaks. Wikileaks, à la fois bien et mal nommé, profitant de la popularité de Wikipédia sans pour autant être un vrai wiki collaboratif (on pourrait presque parler d'usurpation), et publiant des fuites déontologiques (selon les propres termes de Wikileaks) de complexités et d'intérêts variés. De l’information brute, sans tri ni interprétation.

Son apparition dans le groupe de discussion Zavapt remonte à mai dernier. La première fuite dévoilait les moyens de propagande nécessaires à l'appui des populations françaises et allemandes pour la guerre en Afghanistan. La seconde fuite dévoilait les méthodes proposées par les services secrets américains pour détruire Wikileaks.

Les premières tentatives de la presse d’analyser cette montagne d’informations publiées par lots étaient pour beaucoup prématurées. Pourtant, certains n’en démordent pas. Pour Pierre Caron de ZDnet, “les seuls vrais scoops publiés par Wikileaks ces derniers mois sont très favorables aux Etats-Unis” (12/12/2010). On évitera donc de remettre une couche de polémique sur ce que la presse à retenu “d’intéressant” parmi le brut-de-décoffrage fuité sur Wikileaks.

Après les fuites publiées au second semestre 2010, les plus polémiques les plus agressives ont été d'abord pour Wikileaks lui-même, puis pour son fondateur Julian Assange - bien plus que pour le contenu de ces fuites.

Discréditer Assange est la méthode la plus logique quand on maîtrise la dissonance cognitive dans les média : on appelle ce sophisme "argumentum ad hominem", ou plus précisément "tu quoque". C’est une attaque personnelle sur des faits que l'on reproche à une personne physique pour discréditer ses paroles et ses actes, afin de faire diversion et ne pas argumenter sur le fond. La nature des faits peut n'avoir aucun rapport avec l'argumentaire (c'est le cas ici).

Dans notre cas : - Wikileaks lance une alerte en rendant publique une information qui était jusqu'ici cachée aux citoyens - Assange, personnalité la mieux exposée de Wikileaks, est attaquable sur un plan personnel (et sexuel de surcroît), il est discrédité (peu importe que le motif soit vrai ou faux : il n'a aucun rapport avec l'alerte qui a été lancée) - Donc l'information provenant de Wikileaks n'est pas crédible. A ceux qui ne voient pas où se trouve la manipulation, je recommande le Petit cours d'autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon.

Assange est probablement le foutu mégalo prétentieux que l'on voit dans les média, avec sa tête de premier de la classe et ses improbables coupes de cheveux. Qu'importe. Bien d'autres personnages d'hier et d'aujourd'hui ont tapé du pied dans les fourmilières malgré un caractère odieux ou un problème de moeurs. Les journalistes d’investigations les plus hargneux en font partie, c’est même une des raisons de leur efficacité.

S'il est besoin de donner des coups à Wikileaks, la prochaine attaque sera logiquement d'accuser Assange ou un de ses collaborateurs de posséder de la pédopornographie sur son ordinateur (très facile à mettre en place), ou carrément le cran au dessus (je reviendrai plus bas sur l'épouvantail pédophile). C'est indéfendable, on est définitivement grillé. Souvenez-vous de célébrités donc la carrière - voire la vie - a été torpillée par des accusations pas toujours fondées.

Cette stratégie fonctionnait bien jusqu'ici dans les média classiques, elle pourrait néanmoins échouer sur Wikileaks depuis que les hackers se sont ralliés à la cause. Assange, issu de la culture hacker, l'a certainement compris. D'abord, il a compris que les informations qu'on veut nous cacher sont écrites, et disponibles sous forme de documents numériques. Ensuite, il a compris que l’on pouvait appliquer la logique du logiciel libre au service de à “l’information fuitée” - de la même façon qu’il y a dix ans Jimmy Wales l’avait appliquée à l’information encyclopédique. La capacité à contrôler l’information n’est plus détenue par une minorité. Une partie de l’information est désormais collectée, dérobée, surveillée, délivrée par des citoyens aux aguets. C’est aussi la vision que partage Jacques Attali dans Une brève histoire de l’avenir.

La première révélation de Wikileaks, c'est qu'à force de voir leurs dirigeants vouloir contrôler la presse, l'internet, et l’information en général ; à force de voir les libertés bafouées ; les citoyens n'ont plus confiance - ni dans les déclarations officielles, ni même dans les démentis.

Beaucoup de mensonges, petits et gros, ont été dévoilés ; des violations aux conventions internationales ; des dénis de la réalité ; des trafics d'influence ; des marchés illégaux ; des manoeuvres déloyales. Nous découvrons à quel point les gouvernements et les industriels partout dans le monde sont malhonnêtes, corrompus, fourbes. Et ils ne changeront pas - même menacés par Wikileaks.

"Mais moi j'vous l'dit en vous r'gardant droit dand les yeux, Arlette Chabot : j'ai-chan-gé !"
(air connu).

Il y a bien quelque chose qui a changé récemment, mais ça ne nous réjouit pas : la France entre dans la liste des pays qui censurent officiellement l'Internet. Comment ! vous n'étiez pas au courant ? C'est normal : cette fois la dissonance cognitive s'appelle "l'homme de paille", appelé aussi "épouvantail", la pédophilie est un must dans le genre.

On vous a raconté qu'il était plus que temps de moraliser l'internet (notez qu’on n’a jamais cherché à moraliser le téléphone) et que la France se devait de lutter contre la pédopornographie puisqu'elle s'y était engagé. Comme vous êtes sans conditions pour la protection de l'enfance, que vous voyez de plus en plus de drames de l’inceste et de "monstres sexuels" dans la presse, vous y avez cru. Vous y avez cru même si vous n’êtes jamais tombé sur un contenu pédopornographique sur la toile - pas même en le cherchant.

Normal : c’est du populisme astucieusement détourné pour justifier la censure. Vous vous êtes faits berner. Si vous ne voyez pas de pédopornographie sur le web que vous utilisez tous les jours, c’est simplement parce qu’il n’y en a pas. Beaucoup de parlementaires aussi s’y sont faits prendre : ils ne sont pas techniciens (c'est parfois un prétexte, c'est vrai), et le président du groupe UMP leur a demandé de voter oui. La loi LOPPSI2 n'a plus que le conseil constitutionnel à passer. C'est quasiment plié.

Nous allons donc avoir en France - pays des droits de l’homme - une liste noire et secrète de sites bloqués, sans aucun recours à un magistrat. La liste sera élaborée par l’OCLCTIC. Ses membres ont devoir d’obéissance comme n’importe quel officier de police. Souvenez-vous que les syndicats de police français ont protesté contre les quotas d’arrestations imposés par le gouvernement, mais que les policiers ont tout de même obéi.

L’ironie de cette loi, c’est que non seulement elle ne permettra jamais de lutter contre la pédopornographie ; mais surtout qu’elle va rapporter beaucoup d’argent à la cybermafia des distributeurs de contenus pédopornographiques. Les flux financiers provenant des amateurs de ces contenus serviront au passage à blanchir ceux de la mafia traditionnelle (mafia plutôt russe dans le porno).

Là, vous ouvrez grands les yeux en pensant “Mékéskidi ?” Ce sera - hélas - impossible à résumer en un paragraphe. Le mieux est encore de consacrer le temps nécessaire pour lire la traduction de ce document dévoilé par Wikileaks (tiens, comme on se retrouve). Il s’agit du témoignage d’un informaticien ayant travaillé dans le milieu de la pédopornographie sur internet. Lisez d’abord le document ; on se retrouve juste après :

http://fr.readwriteweb.com/wp-content/uploads/wikileaks-loppsi.pdf

… à présent que vous avez compris que cette histoire de lutte contre les pédophiles n’était qu’un gros pipeau, revenons à la censure de l’internet - désormais légale dans le pays qui se flattait d’avoir dicté au reste du monde sa déclaration universelle des droits de l’Homme.

Les français on montré du doigt des pays comme la Chine ou l’Australie - qui censurent déjà pour certains Wikipédia, et à plus forte raison Wikileaks. On a présenté ces pays comme totalitaires, muselant les citoyens, leur cachant la vérité. On a jeté au nez de ces états notre liberté d’expression et les belles phrases de Voltaire.

La France les a rejoint grâce à des méthodes de manipulation plus sournoises que le totalitarisme qu’elle se plaît tant à dénoncer - des méthodes pourtant tout à fait légales - en noyant la loi de censure de l’internet dans une loi sur la sécurité intérieure ; en faisant croire qu’on aurait ainsi les moyens de lutter contre la pédocriminalité. Et une fois de plus en nous prenant tous pour des crétins.

Nous sommes à un tournant de notre démocratie où le peuple prend conscience que, s’il ne peut plus participer à la vie politique, c’est parce que ses informations sont fausses. Il cherche à s’approprier les moyens techniques qui lui permettent de reprendre le contrôle.

Peut-être assistons nous en ce moment aux prémisses d’une guerre de pouvoir entre monsieur-tout-le-monde et ceux qui voudraient qu’il reste esclave ; au commencement d’un putsch de ceux qui maîtrisent les ordinateurs contre ceux qui maîtrisent l’information et la désinformation.

Depuis les débuts de Zavapt nous avons été plusieurs à penser que nos dirigeants sont tellement pris dans la spirale des influences, des élections et de la corruption, que toute décision à long terme pour éviter que ça pète ne relevait que de la sagesse - incompatible avec le reste - et qu’une crise majeure climatique, écologique, financière ou énergétique serait inévitable, sans savoir laquelle nous tomberait dessus en premier.

Pourtant il reste un espoir : celui d’une crise démocratique qui - par le biais des réseaux mondiaux - permettrait à l’intelligence collective de changer le cours de l’Histoire. Ce sursaut commence par la maîtrise de l’information par les citoyens eux-mêmes. Certains y verront le retour de l’anarchie, d’autres celui de la démocratie en son sens originel.

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